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Critique
Cyril Mokaiesh creuse le sillon de sa prose-combat
Paru le 20/01/2017 (mis à jour à 19:26:40)
Note rédaction
Note internautes

Fait d’urgence et armé de sa prose-combat, Cyril Mokaiesh est de retour avec un troisième album offensif et exalté. Un opus d'une grande richesse dans lequel il assume sa double allégeance à un romantisme assumé et à une combativité citoyenne avec toujours ce chant fougueux, lyrique et enflammé. Et, un fil rouge : sa saine colère contre l’ordre du monde.

Si vous ne connaissez pas encore Cyril Mokaiesh, il est alors plus que temps de porter une attention à ce jeune auteur-compositeur-interprète trentenaire qui mérite un écho à la hauteur de son éclatant talent. Reprenant le flambeau de la chanson politique avec sa rage d’écorché et sa verve d’idéaliste, il s'est fait connaître, il y a cinq ans, avec le titre en forme de manifeste, "Communiste", au refrain imparable et boudé par un grand nombre de radios timorées. Depuis, chacune de ses livraisons discographiques est d'une richesse inouïe avec des chansons qui agissent sur nous comme des aimants qui caressent ou éveillent nos consciences endormies. Nouvelle preuve avec cet album baptisé Clôture où, une fois encore, le lyrisme et l'émotion se conjuguent à l'intensité de l'engagement et l’incendie de ses mots. Avec toujours cet élan épique aussi généreux qu’anachronique qui lui offre une place définitivement à part dans la chanson d'aujourd'hui.

Dès les premiers mots de l’album, on le retrouve cinglant, fougueux et batailleur comme aux premiers jours : « On vous laisse la tribune, les honneurs du pouvoir / On vous laisse voler la victoire / On vous laisse le soin de bien ingurgiter votre part de marché / On vous laisse notre âme sur le bas¬côté endettée endettée en détresse / À genoux de chagrin d’avoir fait le baisemain à l’austérité son altesse ». Le premier titre saillant "La Loi du marché "est un morceau coup-de-poing, un brûlot dénonciateur sur cette Europe désenchantée mais qui aurait enchanté sans nul doute Léo Ferré, son idole de toujours. Comme lui, Cyril Mokaiesh écrit avec la rage d’un fauve déchiquetant sa proie. Y voyant une certaine filiation, c’est donc tout naturellement qu’il l’a enregistrée avec Bernard Lavilliers : « Quand je lui ai envoyé la chanson, il a dit oui en vingt¬quatre heures ».

Même phrasé mordant où se bousculent la colère et le désenchantement dans "Je fais comme si", morceau dans lequel il déploie une vision désabusée de l’air du temps, de la gauche mais aussi de l'amour car avec lui l’amour peut facilement se mêler à la politique : « Noir c’est noir / Y’a plus d’histoire / Ni folies ni grands soirs / Sur la rose évanouie / Tombe la pluie ».

C'est encore logiquement par le prisme politique et sociétal qu’il aborde les attentats qui ont endeuillé Paris dans "Novembre à Paris", chanson grave post-Bataclan qui aborde moins les attentats stricto sensu que leurs conséquences et son corollaire : le regain de nationalisme par ces temps incertains qui n’autorisent pas à baisser la garde : « Qu'est-ce que c'est, ce vol noir de cordeaux / Qui nous fait brandir le drapeaux / Aux armes... j'en ai pire que froid dans le dos ».

Même tonalité dans les titres "Houleux" (en duo avec Elodie Frégé) et "Ici en France" ("Enfant de la révolution moderne/Quel mauvais vent t’amènes/À marcher au pas du FN ?/À donner de la voix ? Pour qui contre quoi ?") où il mêle l’intime et le politique, l’Histoire et nos histoires. Décidément, quand Mokaiesh, l’insurgé et l’insoumis, chante, c'est pour s'impliquer avec du souffle, du courage, la rage carnassière dans des textes subversifs plein de fougue et d'énergie. Un alter humaniste qui prend acte des errements de notre monde pour mieux en appeler au soulèvement de la beauté et de l'intelligence.

Et lorsqu’en mode mineur, cet écorché vif chante ses souffrances ou sème ses sentiments déchirés ou fracassés, il démontre sa capacité à la retenue et à une forme de sublime dans la beauté crue de ses mots à l’instar de "Blanc cassé", magnifique chanson de rupture ("On dira qu’on a pas vu venir/Le lierre grimper sur nos cœurs/On dira qu’on a vu le pire/Enterrer le meilleur..") ou dans "32 rue Buffault," petit-chef d’œuvre à la beauté bouleversante où il évoque le sentiment paternel avec ce génie de rendre intelligibles les plus imperceptibles secousses de la sismographie des sentiments et cette lucidité coupante pour dire le manque (« 32 rue Buffault / J’apprends comme toi / À épeler le mot papa / Parfois j’ai tout vrai, parfois tout faux / Parfois j’suis pas un cadeau / 32 rue Buffault/La plupart du temps j’y suis pas / Peut-être que tu m’en voudras / Peut-être même que déjà"). Autant d’états d'âme personnels à portée universelle. Des photographies intimes qui ont un effet miroir presque hypnotique. Et tout l’art de Mokaiesh est là : dans cette capacité à nous harponner au sein de balises personnelles, à en faire un écho universel.

Illustration encore avec le titre "Seul" qui ramasse en quelques vers les désarrois, les illusions et les désespoirs traversant les sociétés comme ils traversent chaque conscience : « Seul / À chercher sous la pluie / Des alliés, des abris / Dignes chiens insoumis / Au moins aussi / Seuls / Que ce gag de monde / À perruque blonde » ou encore : « Seul / À se prendre pour les rois / Article 49.3 / Et puis votez pour moi ».

Assurément, Cyril Mokaiesh ne se dessèche pas, il déchiffre et réinterprète la part tragique de nos vies, faisant toucher ses thèmes à l'universel. Il nous permet de renouer avec la chanson à la belle écriture expressive et pugnace, qui porte le verbe haut, aux textes convulsifs, orageux, rouges, narquois et incendiaires, aux mots percutants et exaltés où émotion et urgence trouvent un terrain d'entente équitable."Clôture" le titre éponyme qui clôt l'album n'est pas sans rappeler "Préface" de Léo Ferré dont on ne peut décidément repousser la comparaison, sorte de manifeste du désespoir, mais comme disait Léo Ferré, dont les vers "constituent pour les hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir".

Ecoutez cet album grâce à notre partenaire Deezer :

Pour en savoir plus sur Cyril Mokaiesh :

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