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Critique
"Depardieu chante Barbara" : chapeau bas !
Paru le 02/03/2017 (mis à jour à 00:41:52)
Note rédaction
Note internautes

L'acteur rabelaisien que la Dame en noir aimait à surnommer "l'amant à mille bras" reprend quatorze titres enregistrés à Précy-sur-Marne, dans la maison même de celle dont il fut l'un des plus proches amis en compagnie du pianiste, chef d'orchestre et arrangeur Gérard Daguerre, dernier compagnon de tournée de Barbara. A la fois herculéen et fragile, il donne chair au répertoire de Barbara comme il le ferait d’une ivresse dévastatrice. Superbe et déchirant.

Il y a des disques qui réchauffent, des oeuvres qui émeuvent, consolent et brillent de mille feux. ll y a trente ans, ils partageaient ensemble l'aventure de l'audacieuse comédie musicale Lily Passion, l'histoire d'amour d'une chanteuse passionnée et d'un assassin idéaliste. En souvenir de son amie, pour qui il éprouvait une immense admiration et tendresse infinie, l'acteur a décidé d’arpenter les allées intimidantes de son répertoire comme un formidable précipité d’audace et d’intemporalité. Son hommage à la longue dame brune relevait pourtant de la gageure. Un défi à la mesure de la passion vouée à la chanteuse. Parce qu'il n'est pas chanteur et qu’il s’attaque à un univers viscéralement féminin. Et surtout parce qu'il est périlleux de lui rester fidèle sans chercher à l’imiter parce que Barbara, grimpée haut dans l’inconscient collectif par la profusion de son œuvre singulière irisée par mille reflets d’ombre, a laissé une trace indélébile dans la chanson. Mais de toutes ces faiblesses, le monstre sacré du cinéma a fait des forces. Il faut dire que depuis des années Gérard Depardieu porte en lui Barbara et aujourd'hui la partage sans chercher à se l'accaparer. Au contraire. L’ogre du 7e art a su s'approprier avec déférence et toute sa liberté, force et fragilité, ses chansons dont les fleurs persistent à s’épanouir au jardin du souvenir. Il a su arracher ce répertoire suprême à sa figure immuable pour lui rendre la palpitation et l’imprévisibilité de la vie.

La première chanson "L'Île aux mimosas" vous embarque si vite dans ses entrelacs mélodiques et textuels qu'on aborde la suite avec confiance et gourmandise, tant on a l'intuition que les suivantes seront à l'avenant déclamées de sa voix enveloppante ("Et nous serions plus près / Du ciel et des étoiles/Nous saurions le secret / Des aurores boréales / Il y a si peu de temps / Entre vivre et mourir / Qu'il faudrait bien pourtant / S'arrêter de courir / Et prendre un peu de temps / De voir les fleurs s'ouvrir").

Et rien des titres qui suivront ne viendront démentir ce verdict premier : "Une petite cantate" chantée à fleur de lèvres, les chefs-d’oeuvre "Drouot" et le "Bois de Saint-Amand" qui vous happent et vous enveloppent, "Le Soleil noir" résonne toujours autant tandis que "L'Aigle noir", évocation allégorique d’un père qui a sali l'insouciance et "Nantes", la chanson du pardon vous retournent le cœur tout comme le poignant "A force de", écrite par son fils Guillaume et que Barbara avait mis en musique pour le glisser, en 1996, dans son ultime album ("Tant de solitude depuis ton départ / Même le fond se vide / Plus de sens à rien / Tu étais dans ma chair / Tu étais dans mon sang [...] / Irais-je avec les anges / Maintenant que tu es parti ?"). Enfin, en fin d’album, personne ne se plaindra de recevoir en offrande le bouquet final : "Ma plus belle histoire d'amour", "Dis, quand reviendras-tu ?" et surtout "Göttingen" interprété avec une intensité et une urgence telles qu’on ne doute pas de sa nécessité encore aujourd'hui.

Souvent plus diseur que chanteur, Gérard Depardieu joue du souffle et de la rage, détachant les mots, tantôt les caressant, les cravachant ou les déclamant avec force avec ses inflexions tantôt voluptueuses ou rocailleuses et sa science singulière d’acteur, alternant graves profonds et murmures, presque coupés par l'émotion. Un chant parlé, puissamment murmuré, profond et vibrant.

Là, le chant se fait plus déraisonnable, résolu, se contentant parfois de déclamer certains couplets, de les théâtraliser avec une attaque farouche, sauvage, décidée. Ici, les notes sont suspendues, le chant plus absolu et fiévreux. Chaque chanson est empreinte d'une émotion propre, déploie une fragilité et fait entendre des accents qui rappellent Serge Reggiani (dont la carrière de chanteur avait été encouragée par Barbara). Gérard Depardieu éclaire ici comme personne le répertoire du diamant noir de la chanson française, colorant amoureusement ces chansons que l’on connaît par cœur de subtiles demi-teintes personnelles. Une vraie réussite dans un exercice où tant d’autres ont sombré dans l’imitation ou la surenchère stérile. Il fallait d’ailleurs le voir sur scène aux Bouffes du Nord donner chair, sang et déraison à certaines chansons d’une insolente beauté, hurlant les colères de la chanteuse défunte à fleur de cris, à l’instar de "Perlinpinpin" ("Que c'est abominable d'avoir pour ennemis, les rires de l'enfance"), chanson cruellement absente de l’album. Qui mieux d'ailleurs que cet ogre impulsif et sentimental peut s’approprier ces mots : "Vivre, Vivre / Avec tendresse, Vivre / Et donner Avec ivresse !" ?

Bref, une grande latitude émotionnelle émane de cet album à fleur de derme, offrant une postérité chaleureuse à l’œuvre de Barbara, qui n’évoque en rien la froide reconnaissance du marbre mais offrant avec générosité en partage ce que Barbara savait de nous, ce qui d'elle et de nous se ressemble, nous rassemble, semblables et singuliers. Chapeau bas !

Ecoutez cet album grâce à notre partenaire Deezer :

Pour en savoir plus sur Gérard Depardieu :

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