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Critique
"Je t'ai rencontré par hasard" : Pietragalla dans l'intimité du couple
Paru le 01/11/2016 (mis à jour à 10:01:53)
Note rédaction
Note internautes

Deux êtres à la dérive, solitaires, une femme et un homme, perdus dans l’immensité de la vie et du monde, se frôlent, se touchent, se rencontrent et s’unissent. Deux corps en mouvement se cherchent, s’apprivoisent, s’étreignent et se repoussent. Les gestes sont sensuels, charnels, passionnés et passionnels. Ils soulignent la banalité du quotidien, ses imperfections et ses moments de grâce, tout en le sublimant. En puisant dans l’intimité du couple avec retenue, tendresse, humour et délicatesse, Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault dessinent un monde à leur image, intense et poétique… Fantastique !

Salle éclairée, un piano à queue noir ébène trône au centre de la scène. Alors que l'obscurité envahit l'espace et que le public continue à entrer plus ou moins discrètement, un jeune homme s’installe. Ses doigts légers effleurent les touches. Les premières notes jaillissent fendant le claquement des talons sur le sol, le chuchotement des messes-basses échangées. Imperturbable, Yannaël Quenel, musicien virtuose et compositeur de talent, qui accompagne la plupart des créations du Théâtre du corps, joue pour notre plus grand plaisir Chopin ou Rameau. Il enchaîne avec dextérité les morceaux de bravoure, imposant à tous sa patte élégante et racée. Petit à petit, les petits bruits cessent, laissant la musique envahir l’espace.

Avant l’entrée du duo de danseurs, le pianiste interprète trois de ses compositions, celles qui servent de ligne directrice au très beau et très intense seul en scène, Etre ou paraître, mis en scène par Pietragalla et interprété par Julien Derouault. L’imaginaire en action, on voit le danseur se mouvoir au rythme fou de ces envoûtantes mélodies. Véritable préambule, cette première partie nous invite déjà au voyage dans le monde onirique de deux chorégraphes.

Après un court entr’acte, la salle est plongée dans le noir. Sur scène, dans la pénombre, deux silhouettes longilignes apparaissent, chacune dans son faisceau de lumière, chacune d’un côté du plateau. L’une, toute en finesse (éblouissante Marie-Claude Pietragalla), l’autre, plus animale (fascinant Julien Derouault). Sur le sol, une ligne blanche continue, labyrinthique, symbolise la vie, son parcours chaotique. Elle sert de guide aux deux danseurs. Aimantés par cette marque, ils se meuvent, tournent et virevoltent, mais jamais ne s’en éloignent. Enfermés dans leur solitude, le destin semble les rapprocher. Il s’attirent, puis s’éloignent. Ils se rejoignent, se charment, se lient. Ce premier tableau dessine les aléas de la rencontre amoureuse, l’union de deux êtres farouches, indépendants. Les mouvements sont amples, fluides, ronds, puis saccadés. Les gestes précis, élégants, viscéraux. Pietragalla est aérienne, légère. Julien Derouault est félin, instinctif.

De ce premier choc amoureux, des traces indélébiles ancrées au plus profond de l’être vont marquer à jamais leur histoire. Ces deux loups solitaires vont devoir s’apprivoiser pour pouvoir s’aimer. Leurs corps vont exprimer cette complexité à unir leurs solitudes. Ainsi, commence ce voyage singulier et poétique au cœur de l’intimité du couple. Sans fard, avec pudeur et retenue, les deux danseurs explorent le quotidien. De la cuisine à la chambre, ils racontent le lien amoureux. Entre incompréhension et fusion, entre besoin d’espace et désir de l’autre, le duo cherche son équilibre. Ici, l’un n’efface pas l’autre, bien au contraire. Chacun apporte à l’autre sa part de rêve, son entité, son humanité. De cette union sensuelle, charnelle, naît un troisième être, le couple. Personnage hybride, il est la synergie de deux corps, de deux cœurs, de deux esprits. Il se nourrit de l’amour passionnel et passionné qui unit Pietra et Derouault, de leur force de caractère, de leur conviction.

L’amour n’est pas un long fleuve tranquille. Il est chaotique, vivant. Intense, il brûle les ailes, unit les corps. Tendu, il génère des conflits. Complexe, il construit l’avenir. En puisant dans leur propre histoire, les deux chorégraphes signent une composition qui touche au cœur. De leur intimité, ils écrivent une pièce universelle où chacun peut se retrouver, s’identifier. Ils dépeignent le quotidien dans toute sa banalité, avant de le magnifier. D’un petit déjeuner, ils imaginent une danse folle où chacun des gestes évoque la passion, chaque mouvement les rapproche un peu plus l’un de l’autre, transformant l’ordinaire en moment exceptionnel, unique. D’une corvée de ménage, ils inventent, avec humour et dérision, un jeu des corps et des pantomimes qui rappellent les films de Jacques Tati. Passant du hip-hop au charleston, sans oublier des incursions dans la danse contemporaine, mêlant ballet et art théâtral, entremêlant musique électro et morceaux classique, ils composent un monde qui leur ressemble, onirique et humain.

Complémentaires dans la vie, Pietragalla et Julien Derouault le sont aussi sur scène. Leur danse se nourrit de leurs deux univers, si proches et si lointains. Alors qu’elle est flamboyante et céleste, il est solaire et envoûtant. Comment ne pas croire en l’amour ? Comment ne pas être ému, touché par l’étonnante osmose qui, tous les soirs, se dégage de ces deux êtres solitaires que le destin a réunis par hasard ?

Le dialogue entre leurs corps est une langue universelle, celle de la passion, de la flamme, de l’ivresse. Quand le rideau noir tombe sur la scène, quand le mot fin s’imprime sur les rétines, le public, ébahi, semble émerger lentement d’un rêve empli tout à la fois de poésie et de réalisme. Séduit par cette partition écrite à quatre mains, charmé par ce couple aussi ardent que pudique, captivé par cette histoire banale mais tellement magique, il offre aux deux danseurs des tonnerres d’applaudissements.

Je t’ai rencontré par hasard de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault. En tournée dans toute la France.

Crédit photos : © Pascal Elliot

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