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Critique
"Le procès du siècle" : une histoire prenante qui fait dans le détail
Paru le 03/05/2017 (mis à jour à 12:08:12)
Note rédaction
Note internautes

"Encore un film sur l'Holocauste ?" "Il y a eu d'autres événements pendant cette guerre." "On ne saura jamais vraiment ce qui s'est passé, de toute façon." Si vous avez déjà entendu ce genre de phrase, alors vous vous devez de voir ce film, ne serait-ce que pour entendre aussi l'écho assourdissant que peut avoir une attitude négationniste de nos jours.

Etats-Unis, 1994. Deborah Lipstadt (Rachel Weisz) est une historienne reconnue et spécialisée qui donne de nombreux cours et autres conférences sur les causes et les conséquences de ce que l'on sait de la Shoah, aussi appelée Holocauste, soit l'extermination prévue par les Nazis, et en particulier Adolf Hitler, des juifs de toute l'Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Elle se doit donc d'évoquer sans détour les atrocités commises à cette époque, y compris les chambres à gaz présentes dans de nombreux camps de concentration, et notamment le camp polonais d'Auschwitz, qui reste encore de nos jours l'un des plus connus et des plus visités. Ces pièces permettaient d'enfermer tel du bétail les juifs désignés avant de les tuer à petit feu à l'aide d'un gaz mortel appelé Zyklon B, qui sortait de douches prévues à cet effet en lieu et place d'eau normale. Fort heureusement, ces horreurs font bel et bien partie du passé, tout le monde l'a bien compris. Enfin, tout le monde ou presque.

Car oui, il existe des gens appelés "négationnistes" qui nient l'existence de ces chambres à gaz, voire carrément de la Shoah elle-même, en partant parfois du principe que les juifs ont simplement "voulu se faire plaindre plus que les autres en inventant ces souffrances qui leur auraient été infligées". David Irving (Timothy Spall) fait partie de ces gens qui n'y croient pas. Historien lui aussi, il se base, entre autres, sur le célèbre rapport Leuchter pour prétendre à son tour que les chambres à gaz n'ont jamais pu exister d'un point de vue technique. Ce texte, rédigé par l'Américain Fred A. Leuchter en 1988 contre rémunération, avait pour but de prouver de manière scientifique, et en allant visiter directement ces prétendues chambres à gaz, que rien de tout cela n'était techniquement à l'époque ni possible ni plausible.

Bien évidemment, ce ne sont que des suppositions qui ne reposent sur aucune preuve réelle. Le problème, c'est que ces sceptiques extrêmes peuvent dire à peu près la même chose de tout ce que l'on sait de cette époque funeste. Après tout, nous n'avons que des témoignages et finalement peu de preuves irréfutables à 100 %. Voilà une partie de la défense que prévoit d'avancer David Irving contre Deborah Lipstadt, ou plutôt contre sa maison d'édition de l'époque, Penguin Books, qu'il accuse de diffamation, dans ce film basé sur des faits bien réels, cette fois-ci. Défense que cet historien anglais décide d'assurer seul face à cette Américaine qui dénonce, selon lui, des actes dont on n'a aucune illustration formelle. Pourquoi elle ? Après tout, toutes les personnes nées après 1945 sont au courant. Un nombre incalculable de films, livres ou articles traitent de ce sujet depuis des décennies. Oui, mais c'est une femme, donc sûrement un être plus fragile et plus influençable qui ne supportera pas la pression d'un tel procès. Ensuite, et surtout, elle est elle-même juive. Par conséquent, elle défend ses origines, ce qui est normal, mais elle n'est donc pas assez désintéressée ni objective pour cet homme dont le seul but est de la déstabiliser et de faire douter le monde entier.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'un sujet plus que sensible que l'on pourrait croire obsolète, mais il n'en est rien, bien au contraire. Aujourd'hui encore, en France comme dans d'autres pays d'Europe, et même aux Etats-Unis, de telles personnes existent. On le voit encore souvent dans l'actualité, et il n'est pas impossible qu'on en parle à nouveau d'ici très peu de temps. Ce sujet paraît inextinguible tant ces révisionnistes de l'Histoire sont pugnaces et tentent par tous les moyens de semer le doute là où il n'y a très souvent plus que de l'émotion car, les années passant, de moins en moins de rescapés sont encore là pour nous raconter ce qu'ils ont vécu. Et c'est bien là le danger auquel nous fait penser ce film : comment saurons-nous dans quelques années qui fabule ? Ceux qui prétendent que rien de tout cela n'a existé ou ceux qui ne font que croire ce qu'on leur dit vu qu'il n'y aura plus personne pour infirmer ou confirmer quoi que ce soit, si ce n'est les familles de victimes ?

C'est en partie pour cette raison, et pour éviter tout sentimentalisme, que les avocats de Deborah Lipstadt, dont les très doués Richard Rampton (Tom Wilkinson) et Anthony Julius (Andrew Scott), prennent la décision de ne pas faire intervenir de survivants de la Shoah à la barre. On ne parle pas ici d'un cas en particulier qui pourrait faire pleurer dans les chaumières, mais bien d'un besoin de justifier des actes qu'on n'a bien sûr pas commis, mais dont la seule existence doit être prouvée. Il faut convaincre sans une seule personne qui ait réellement vécu cet enfer. Il faut apporter des preuves tangibles sans avoir été là. Il faut mettre en évidence ce qui apparaît déjà comme évident dans l'esprit de tous. Ce serait un peu comme demander à tous les croyants de nous prouver l'existence de Dieu ou à juif pourquoi il ne croit pas en Jésus, mais on va oublier l'idée de la religion, on voit bien où ça nous mène. Et puis, dans ce cas précis, il s'agit bien d'actions, pas simplement de croyances relatives.

Toujours est-il que c'est bien là l'une des forces de ce film, et par extension de ce procès qui a vraiment eu lieu : le spectateur ne s'ennuie pas alors qu'il passe presque 1h50 dans un tribunal. Certes, il y a quelques scènes aux Etats-Unis, dans Londres ou à Auschwitz, mais l'action principale se déroule bien au palais de justice londonien. Contrairement à d'autres réalisations sur le sujet, pas de flash-backs ou de reconstitutions suite à des témoignages, juste une enquête palpitante des les tréfonds des camps et des documents dont on dispose pour mettre en lumière l'une des pages les plus sombres de notre mémoire commune. Pour ce faire, on notera avant tout le talent des deux protagonistes principaux, à savoir Rachel Weisz d'un côté et Timothy Spall de l'autre qui parviennent à instaurer une vraie tension dans un décor somme tout minimaliste, le tout sans qu'elle ne prononce un mot de tout le procès, puisque ce n'est pas elle que l'on accuse directement. Elle est d'autant plus remarquable qu'elle est bel et bien anglaise à la base et non américaine. Même la vraie Deborah Lipstadt s'est dite bluffée par sa performance.

Malgré quelques longueurs, on ne se lasse pas de ce suspense monté de toutes pièces puisque l'on sait tous que les faits se sont vraiment déroulés. Toute l'intrigue réside dans la construction de la défense des avocats qui représentent Lipstadt et ses éditeurs ainsi que dans le fait de savoir qui va gagner car, bien qu'incroyable, la question se pose vraiment et on se met à douter non pas des faits, mais du vainqueur de ce procès mémorable qui n'aura duré que trois mois en 2000, mais qui aura mis quatre ans à débuter vu que la plainte de David Irving a été déposée en 1996 après avoir perturbée une conférence de Deborah Lipstadt deux ans auparavant. A noter qu'il a également proposé une solution relativement finale à la maison d'édition, à savoir la destruction des exemplaires restants et l'interdiction de toute publication au Royaume-Uni. Proposition logiquement rejetée.

A noter que le film est en réalité basé sur le livre intitulé Denial: Holocaust History on Trial, écrit par la vraie Deborah Lipstadt et publié en 2005. Elle a d'ailleurs participé de près à l'écriture du film avec le scénariste, David Hare, décidément fasciné par le sujet, puisqu'il a aussi écrit le scénario deThe Reader, sorti en 2009, où Kate Winslet interprète brillamment une femme accusée d'actes nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Ce film n'est évidemment pas très léger et ne plaira pas à tous les publics, mais à une époque où cohabitent des faits réels et des faits plus que douteux dont personne ne doute puisqu'ils sont sur Internet, il est important de rappeler qu'il faut apprendre aux plus jeunes à faire la part des choses et à ne pas croire tout ce qu'ils voient ou lisent, même si chacun peut avoir sa propre opinion. Oui, les guerres de religion et les génocides ont existé et existent encore. Oui, il faut encore se battre contre tout cela aujourd'hui, même indirectement, et oui, on nous ment parfois, mais pas sur les faits essentiels de notre passé. L'Holocauste n'est (malheureusement) pas l'invention d'un esprit calculateur. Pour ce qui est de la survie de nos idéaux actuels pour lesquels certains se battent chaque jour, l'Histoire nous dira sûrement plus vite qu'on ne le pense s'ils sont viables ou non.

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