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Critique
"Le secret de la chambre noire" : un hommage à la mort sans clichés
Paru le 10/03/2017 (mis à jour à 18:27:43)
Note rédaction
Note internautes

Réalisé en France et en français par le Japonais Kiyoshi Kurosawa, ce film nous entraîne dans les tourments de la disparition d'être chers et dans le désarroi que cela peut créer chez les personnes les plus fragiles intérieurement. Une histoire au rythme lent et au dénouement déroutant qui vaut pourtant le détour.

Gennevilliers, région parisienne, de nos jours. Jean (Tahar Rahim) trouve un emploi d'assistant dans une grande maison, propriété de Stéphane (Olivier Gourmet), un ancien photographe de mode qui vit là seul avec sa fille de 22 ans, Marie (Constance Rousseau). Novice dans le domaine de la photographie, c'est pourtant pour cette raison qu'il a été choisi, car Stéphane n'utilise aucun moyen moderne pour réaliser ses portraits, c'est peu de le dire. Il se sert de cadres gigantesques, qu'il ne peut décemment pas déplacer bien loin, et de produits fort toxiques. Il fait poser sa propre fille comme modèle durant des heures afin de recréer à l'identique des portraits datant du XIXe siècle, alors qu'elle-même rêve de botanique et d'un métier en lien avec sa passion.

Dans cet univers sombre fait d'attentes interminables et de de discussions très sommaires avec Stéphane, Jean va rapidement se rapprocher de Marie, au grand dam de son père. Hanté de plusieurs manières par la mort de sa femme, qu'il faisait poser de la même façon, ce dernier se renferme de plus en plus, et alors qu'il pense protéger sa fille du monde extérieur, il finit par intérioriser ses peurs, peut-être un peu trop. On se demande alors si l'univers dans lequel est en quelque sorte recluse Marie n'est pas plus toxique que le mercure qui, en plus de ne sûrement pas être très légal, tue à petit feu les plantes de la serre dans laquelle la jeune fille a tout appris, mais aussi l'endroit où sa mère a trouvé la mort. De là à y voir un lien, il n'y a qu'un pas macabre à franchir.

Plongé dans ce monde troublant que représente cette maison immense emplie de solitude, Jean va vite réaliser qu'il n'est plus tout à fait le même et qu'il ne parviendra jamais à entrer dans l'intimité de son patron. A trop vouloir sauver Marie de l'emprise de son père, faite prisonnière de sa propre vie, il va surtout se rendre compte que les fantômes ne sont finalement jamais loin et peuvent nous poursuivre bien plus loin qu'on ne l'imagine, tout en étant parfois extrêmement proches. La mort rôde pendant que l'espoir de Stéphane s'érode pas à pas et que la peur prend le dessus sur sa raison.

Le réalisateur japonais Kiyoshi Kurosawa, adepte des films du genre, nous présente ici une nouvelle idée assez originale de sa relation à la mort, thème très présent chez le cinéaste asiatique, à l'image de sa dernière réalisation, Vers l'autre rive, évoquant le périple d'un homme décédé, ou encore de ses prochains films, Creepy et Sanpo suru shin'ryakusha, titre original japonais, dans lesquels il parle encore une fois de mort, infligée ou non, et de disparitions inexpliquées. Des sujets qui semblent décidément le fasciner. En tous les cas, le fait qu'il ne soit pas français, et par extension même pas occidental, lui donne une vision de ces choses-là très différente de la plupart d'entre nous, qui avons généralement peur de tout cela et qui en faisons souvent des films d'horreur pour à la fois exorciser et apaiser nos craintes. Loin de lui donner une image idyllique, il décrit la mort comme quelque chose qui nous poursuit malgré nous et se montre bien plus présente qu'on ne veut bien le voir.

Cette vision assez poétique des esprits qui nous hantent nous ramène à des choses plus essentielles, comme la famille ou l'attachement à certains endroits qui nous rappellent des êtres qui ont compté. Nous nous retrouvons également plongés dans les méandres d'un esprit à la fois torturé et obsédé par une époque et par une perfection qui, selon lui, n'existe plus aujourd'hui, comme si, au-delà du fameux "c'était mieux avant", il fallait à tout prix revivre cet avant au lieu de laisser le passé en paix, quelles que soient les peines qu'il nous ait réservées. Certaines scènes, que d'aucuns pourraient considérer comme morbides, sont peut-être simplement un rapport à la mort différent, comme si elle faisait partie de la vie, comme s'il fallait coûte que coûte garder un souvenir, même macabre, de ceux que l'on a aimés, comme s'il s'agissait simplement d'un départ pas forcément définitif vers un monde inconnu et effrayant, certes, mais en quelque sorte normal.

On notera par ailleurs qu'avant de s'appeler Le secret de la chambre noire, ce film devait s'intituler La femme de la plaque argentique, ce qui lui donne un peu plus de sens quand on connaît l'importance de la photographie et du passé pour le personnage d'Olivier Gourmet. Ce titre résume toute l'histoire du scénario, mais aussi celle de Stéphane, qui ne vit que pour et par le souvenir de sa femme disparue. Il tente chaque jour de la faire revivre à travers leur enfant, qui ressemble singulièrement à sa mère et permet à son père de ne pas totalement sombrer malgré une certaine folie ambiante qui règne dans ce château sans tour d'ivoire où réellement se cacher pour échapper aux ombres de l'âme dont on ne peut se libérer.

Un peu comme à une époque où on photographiait les morts sous forme d'hommage (comme dans le film d'horreur Les autres, par exemple), ce photographe utilise une très ancienne technique appelée daguerréotype, pour laquelle les modèles doivent rester absolument immobiles, ce qui explique les instruments de tortures utilisés par Stéphane pour sa fille durant les séances de pose. Cette technique permet de copier en quelque sorte l'image sur une surface d'argent, un peu comme un miroir. On comprend mieux ainsi la peur qu'elle représentait pour certains, puisque c'était un peu comme si on voyait réellement la personne. Cette idée est venue au réalisateur en voyant une exposition sur l'histoire de la photographie dans laquelle il a pu admirer une photo d'une rue déserte dans Paris ainsi réalisée qui lui a semblé proche de lui, mais lui laissant en même temps un fort sentiment de mort qui semblait planer. C'est ce qu'il a voulu reproduire dans ce film, comme un coup de projecteur sur un passé commun afin de nous rappeler l'importance de celui-ci pour chacun de nous dans une ère de modernité parfois exacerbée. Objectif atteint.

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