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Critique
Le ténor Roberto Alagna fait briller d’or le répertoire napolitain
Paru le 29/10/2016 (mis à jour à 00:31:12)
Note rédaction
Note internautes

La figure opératique réconciliant tous les publics Roberto Alagna replonge dans ses racines transalpines pour enchanter son nouveau statut paternel avec un disque dense, reliant d'un même trait compositions originales et reprises en arpentant les allées intimidantes des grands airs napolitains, habillés de façon altière par Yvan Cassar. Un répertoire entre mélodies ardentes et ballades crève-cœur qu’il illumine, leur offrant une postérité chaleureuse.

Il est des disques qu'on a envie d'aimer avant même de les écouter. L’opus qu’on espérait. Sept ans après l’énorme succès de Sicilien, le disque de ses racines, souvent ignorées et tapies dans l’ombre des grands airs napolitains, le belcantiste signe son retour avec le coeur avec Malèna, hommage à sa seconde fille née de son union à la soprano Aleksandra Kurzak et clin d’oeil au film du même nom sorti en 2001 avec Monica Bellucci. Un disque dense de 17 titres dans lequel il pioche à juste équilibre dans les grands airs de " la ville aux sirènes où la musique a toujours eu son siège " avec également sept compositions originales de ses frères, Frederico et David Alagna.

Français de parents siciliens, on ne pouvait souhaiter mieux que sa fluidité vocale et sa gravité - propre aux enfants du peuple - qui s'étend dans son chant pour interpréter les airs célèbres de cette ville-spectacle où la chanson charnue et lyrique est une urgence vitale, un mode d’exister (de quoi faire oublier les interprétations mâchonnées des ténors américains).

Qui mieux en effet que ce ténor "prolétaire", né à Clichy-sous-Bois d’un maçon émigré et d’une mère couturière et s’étant hissé au sommet de l’art lyrique où il exerce une souveraineté in partibus, pouvait interpréter de sa voix généreuse, solaire et flexible, les airs de ce peuple habitué à vivre en plein air et dans les ruelles bruyantes où le tragique épouse le comique, le profane se joint au sacré, la vie à la mort, le savant au populaire et le noble à la plèbe ?  Un chant, reflet des apports que les napolitains ont intégré dans un solide fond culturel pour en rendre toute la matière incandescente.

Dès l’ouverture-morceau éponyme du disque Malèna, on sait qu’on ira haut. Et rien de ce qui suivra ne démentira cette impression première. Aucune entorse à la cohérence de l’album et surenchère, ampleur des atmosphères et richesse des reliefs mélodiques : l’album se déploie et l’exigence est partout, y compris dans les compositions originales, joliment ouvragées et accrocheuses.

Il faut dire que l’emballage musical d’Yvan Cassar, arrangeur exigeant à la méticulosité d’un modéliste, se révèle ici d'une distinction rare avec, en outre, deux invités de marque : le violoniste franco-serbe Nemanja Radulovic (sur le titre "Torna a Surriento") et le mandoliniste israélien Avi Avital, distingué par un Grammy Award en 2010, qui a posé les cordes pincées de son instrument sur neuf des dix-sept titres que compte l’album (rappelons que l’essentiel du répertoire de la mandoline, petite cousine du luth, est italien).

Dès cette entrée en matière, de l’interprétation impériale de "Marechiare" (1885) aux sursauts passion du titre "Io Te voglio bene assaje" en passant par la belle sobriété de "Torna a Surriento" (1904), l’emballante voltigeuse, allègre et licencieuse "Come facette mammetta" (1906) ou les envolées franches et généreuses de l’incontournable "Funiculi Funiculà" (1880), le ténor assoluto rend à la perfection le substrat culturel du répertoire napolitain, ses colorations harmoniques, l’effluve rythmique de ses hendécasyllabes, voire son chant nu. Autant de chansons qui vibrent dans les poitrines.

Charnelle, chaude, lumineuse, irradiante, sa voix s'épanouit sur toute la tessiture avec toujours un subtil pincement dans l'émission haute et agile qui accroche l'auditeur à l’instar du pic sublime de l’album, à la beauté renversante, que l’on prend en pleine face : le déchirant "Core n’grato (Cœur ingrat)", formidable d’abandon ou encore le majestueux "I’te vurria vasà" (1900) où il n’a pas son pareil pour rendre intelligible le manque, l’abandon, les plus imperceptibles secousses de la sismographie des sentiments. A chaque fois, on mesure la richesse et l'homogénéité de son timbre à la projection puissante et l'étendue d'une tessiture qui s’appuie sur des graves pleins, enveloppants ou voluptueux ou s’envole vers des aigus triomphants, lumineux, l’ourlant ici et là d’ombres douloureuses comme peu savent le faire.

Et que dire de l’inusable "O sole mio", ici sorti du vase clos des réinterprétations habituelles et dont il offre une relecture majestueuse dans sa version originelle dépouillée ? Un dépouillement qui lui va comme un gant de dentelle et où sa voix s’éclôt pour s’envoler à la manière d’une colombe. On ne peut que s’enivrer de l’ampleur et la ferveur émotionnelle de cet album aux arrangements virtuoses, enchanteurs, inspirés avec ses percussions festives, ses mélancoliques mandolines et mandoles, ses bois et ses cordes caressées ou fougueuses qui s’enivrent et s’envolent. Des instruments rares pointent même le bout de leurs notes : ici, une guimbarde, du surdo, là, de la harpe, de l’accordéon ("Tu si da Mia") et souvent du tambourin.

La puissance du répertoire napolitain nous la découvrons ici, à chaque mot, chaque souffle. Toujours ivre de sentiments, il nous saisit, littéralement. La diction du ténor est miraculeuse. Le legato d’une rare noblesse et l’investissement dramatique magnifique.

Roberto Alagna offre une postérité chaleureuse au répertoire napolitain en l’éloignant du lyrisme stylisé du madrigal romain ou des ambiances éthérées du dolce stil novo florentin, la plus riche et la plus subtile production lyrique amoureuse. Comme un formidable précipité de contemporanéité et d’intemporalité pour lui rendre la palpitation de la vie, à l’image de la naissance de sa seconde fille. Gageons que cet album embrassera un beau succès pour espérer un volume 2 et des concerts.

Ecoutez l'album grâce à notre partenaire Deezer :

Pour en savoir plus sur Roberto Alagna :

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