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Critique
"Moonlight" : que la lumière soit
Paru le 08/02/2017 (mis à jour à 09:39:45)
Note rédaction
Note internautes

Loin d'être un blockbuster, et avec des acteurs pour la plupart (encore) méconnus, ce film au rythme un peu lent est une véritable pépite d'humanité dans un univers sombre, violent et sans pitié. Nommé 8 fois aux prochains Oscars, on prie pour son succès et une relégation au second plan d'une énième polémique raciale.

Liberty City, Floride, Etats-Unis. Chiron (Alex R. Hibbert), dit Little, est un enfant à la vie difficile dans un quartier afro-américain tout aussi dur de Miami. Raillé par les autres enfants sans véritable raison, élevé par une mère célibataire aux habitudes pas très saines et souvent absente, il se lie d'amitié avec un homme adulte, Juan (Mahershala Ali), et sa petite amie, Teresa (Janelle Monáe), et passe à la longue plus de temps en leur compagnie que chez lui. Le seul ami de son âge qu'il possède s'appelle Kevin. Il va prendre de plus en plus de place dans sa vie, mais il ne le sait pas encore.

Puis, Chiron est un adolescent qui vit une scolarité compliquée et se bat à la fois avec ses camarades et ses démons intérieurs. Sans repères et presque sans mère, il se réfugie toujours chez Teresa, désormais seule, mais semble plonger lui aussi de plus en plus dans la solitude. Au détour d'une plage et d'une conversation banale avec son unique ami, Kevin, il réalise que la raison essentielle de son mal-être et des moqueries dont il est la cible depuis toujours ne sont pas forcément sans fondement. Enfin, Chiron, dit Black, est un homme à l'allure très masculine et particulièrement "bling-bling". Au volant d'une voiture presque aussi rutilante que ses nouvelles fausses dents, il cherche à montrer sa réussite plus ou moins légale, à l'image de Juan, qui restera à jamais son modèle, jusqu'à ce que son passé le rattrape.

A travers ce portrait d'une seule et même personne mais divisé en trois temps bien distincts, nous découvrons un personnage fragile et timide qui va devenir à la fois fort et impuissant, tiraillé entre un monde extérieur très lié à la réputation et à la richesse, et ses envies intérieures, qui semblent se diriger davantage vers une certaine "normalité" et des sentiments simples qui, paradoxalement, compliquent tout. On comprend facilement que ces gens qui n'ont rien ressentent le souhait profond de s'en sortir et de réussir de la seule manière qu'ils connaissent, à savoir la drogue et le trafic qui va avec, afin de pouvoir s'offrir des signes extérieurs de richesse qui cachent souvent des signes intérieurs de tristesse.

L'apparence semble donc être un élément essentiel, comme pour tous les enfants ou les adolescents, mais particulièrement dans ce quartier, où tout n'est finalement qu'illusion. Celle du plus fort prend tellement de place dans la vie de Chiron qu'il s'attire évidemment des problèmes et ne rêve que de fuir depuis son plus jeune âge. Il va y parvenir, mais ce culte du paraître ne va pas le lâcher pour autant, bien au contraire. Kevin, quant à lui, se voilera la face d'une autre manière, plus traditionnelle et familiale, mais ne se cachera pas derrière l'ombre d'un personnage qu'il n'est pas réellement, contrairement à Chiron, qui en fait presque trop et que l'on devine bien différent de ce qu'il montre à qui veut bien le regarder. Il est certain que diriger un trafic de drogue demande quelques capacités physiques, surtout en cas de problème logistique, mais on voit très vite que Chiron s'est en fait créé une nouvelle personnalité en s'échappant de son quartier d'enfance, mais en partie seulement, parce que celle-ci ne l'a jamais vraiment quitté.

Car, comme tout un chacun, il ne peut fuir ce qu'il a vécu durant son enfance, et c'est un peu tout le message de ce film qui manque parfois un peu de rythme mais jamais de profondeur. Tout est contradictions et analogies, méfiance et faux-semblants, aspirations auxquelles on s'accroche et réalisme violent, mais c'est également l'univers dans lequel Chiron a grandi, c'est même le seul qu'il ait connu, alors même s'il est normal qu'il veuille s'en éloigner, il ne peut s'en détacher totalement. C'est aussi la raison pour laquelle il revient. Il veut évidemment revoir Kevin, mais peut-être aussi prouver à tous ceux qui lui ont gâché son enfance qu'il a changé et qu'il n'est pas devenu celui qu'ils imaginaient. Du moins, extérieurement.

L'originalité de ce film réside, entre autres, dans son casting peu ou pas connu, à l'exception de seconds rôles plus ou moins importants, à l'image de Naomie Harris (la mère de Chiron, aperçue notamment il y a peu dans Beauté cachée), André Holland (qui interprète le rôle relativement furtif mais essentiel de Kevin adulte et que l'on a pu apercevoir dans le série The Knick, aux côtés de Clive Owen) ou Janelle Monáe, plus connue jusque-là pour ses talents de chanteuse. Les rôles principaux ont délibérément été distribués à des acteurs quasi inconnus et les trois interprètes différents de Chiron n'ont même pas eu le droit de se côtoyer durant le tournage afin de donner chacun leur propre version de la même personne et de ne pas risquer de s'influencer. Trevante Rhodes, qui joue Chiron adulte, a par exemple été choisi pour "ce mélange de virilité et de vulnérabilité" qu'il dégageait et qui colle parfaitement à l'image que l'on se fait de Chiron.

On n'oubliera pas de mentionner Barry Jenkins, qui réalise ici son deuxième film après le discret Medicine for Melancholy en 2008, et dont le destin a mis sur sa route Tarell Alvin McCraney, auteur de pièces de théâtre, dont celle qui est à l'origine du projet Moonlight. Tous deux ont de nombreuses similitudes qui les rapprochent d'abord entre eux, mais aussi de Chiron. Ils ont en effet réellement grandi à Liberty City avec des mères ressemblant étrangement à celle Chiron et ont tous deux vécu un peu les mêmes mésaventures avant de devenir, chacun de leur côté, des artistes reconnus dans le milieu du cinéma ou du théâtre. Ironiquement, ils ne se sont jamais croisés bien que n'ayant qu'un an d'écart. Pour cette deuxième réalisation, Barry Jenkins a donc décidé de faire parler sa propre vie et de donner un rôle à sa propre ville, qu'il a sûrement voulu fuir aussi durant son adolescence. On n'échappe pas à son destin.

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