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Critique
"The Birth of a Nation" : une révolte violente et humaine
Paru le 12/01/2017 (mis à jour à 09:01:03)
Note rédaction
Note internautes

Les films sur l'esclavage sont devenus légion depuis plusieurs années. Après Amistad, 12 Years a Slave ou, dans un autre genre, Django Unchained, on se demandait ce que l'on pouvait encore dire sur ce sujet. C'est chose faite avec The Birth of a Nation, qui diffère des autres de bien des façons.

Comté de Southampton, Virginie, Etats-Unis, XIXe siècle. Nat Turner est le fils d'un esclave noir qui manque de se faire tuer par des "chasseurs d'esclaves" pour avoir traversé la forêt sans laissez-passer de son maître blanc afin de voler de quoi nourrir sa famille. Celui-ci étant obligé de fuir, le petit Nat devient malgré lui le protecteur de sa mère et sa grand-mère, et accepte de se soumettre aux ordres de son propre maître, pourtant son ami d'enfance, tout en rêvant nuit et jour de rébellion et de liberté. Une fois adulte, étant l'un des seuls à avoir appris à lire parmi les gens qui l'entourent, il devient prêcheur pour les autres grandes maisons et découvrent la barbarie subie par certains esclaves. Loin de tarir sa soif de vengeance et de délivrance, sa rage ne va alors faire que s'amplifier, jusqu'à atteindre un point de non-retour, dans le seul espoir de changer la couleur de la face du monde.

Le point d'orgue est pour lui atteint lorsque sa femme est attaquée pratiquement à mort par le même type de chasseurs que ceux qui s'en sont pris à son père, une nouvelle fois pour une simple histoire d'absence de laissez-passer. Chaque esclave appartenant à une famille différente, ils vivent le plus souvent séparés, et Nat doit alors demander la permission à son maître pour rendre visite à celle qu'il aime. C'est à ce moment qu'il décide d'organiser la plus grande insurrection qui soit afin de prouver qu'ils sont avant tout des êtres humains et qu'il est temps de s'imposer en tant que tels devant les lois et la société de l'époque qui, fort heureusement, ont bien changé.

Car il faut bien se mettre en tête qu'en ce temps-là, tout cela était vu comme tout à fait normal, presque trop banal. On le comprend assez vite. Il apparaissait même suspicieux de ne pas avoir d'esclaves, que l'on vendait aux enchères comme de la simple marchandise et surtout, que l'on traitait comme telle, ou parfois pire. Certaines scènes se révèlent très dures à supporter et il apparaît comme une réaction naturelle de détourner le regard, mais il n'y avait pourtant rien de choquant dans le fait qu'un Blanc batte un Noir pour désobéissance ou tout autre broutille. Certains étaient même capables d'inventer n'importe quel prétexte pour les punir et montrer aux autres qui commandait.

Mais, encore une fois, tout cela n'était pas réellement vécu comme une injustice, aussi bien par les esclaves que leurs maîtres, car c'était dans l'ordre des choses. C'était ainsi, et personne n'y voyait à redire. Les Noirs n'en avaient pas les moyens et les Blancs étaient satisfaits d'avoir des gens à leur service et en profitaient plus que nécessaire. A plusieurs reprises, par exemple, on aurait envie de rappeler à Sam, le maître de Nat, qu'ils jouaient ensemble dans leur jeunesse comme deux enfants innocents. Seulement, l'innocence n'était plus de mise une fois le père de Sam disparu. C'est pourquoi on ressent chez ce personnage une certaine culpabilité et, sans le traiter comme son meilleur ami, on ne peut pas dire qu'il soit un tyran avec Nat, contrairement à d'autres qui n'ont aucun scrupule à torturer leurs hommes et leurs femmes pour le simple fait d'être noir. On ignore toutefois s'il se sent plus coupable de ressentir un semblant d'amitié pour Nat ou de devoir le traiter de cette façon en dépit de cette amitié.

On a tout de même l'habitude de voir dans les autres films traitant de ce thème le "gentil Blanc", le seul être réellement humain qui semble exister à mille lieues à la ronde, prendre son sous aile l'esclave noir maltraité. Ce n'est pas réellement le cas ici. Pour Sam, la réputation et l'importance de l'argent ou de la religion prennent clairement le pas sur ses sentiments. La vie est simplement faite ainsi, selon lui. Mais il a beau avoir la chance d'être blanc, il n'est pas heureux pour autant car très seul, alors que certaines familles noires ont l'air de se satisfaire de leur sort, comme une forme de résilience et de bonheur simple construit sur des bases purement familiales, puisque le reste est de toute façon tout simplement inaccessible. Et puis, comme Nat, il y a ceux qui n'acceptent pas leur destin.

En dépit de traitements que l'on qualifierait aujourd'hui d'inhumains, la plupart des personnages se révèlent en définitive humains car en proie à des sentiments qui les dépassent et leur fait faire des choses malgré leur volonté, qu'ils soient noirs ou blancs. Bien sûr, tous les esclaves aimeraient une vie différente, mais on a l'impression que certains maîtres aussi. Cela les met sur l'un des seuls pieds d'égalité qui existent entre eux : celui de ne pas (toujours) avoir choisi leur destin. Ca et la religion, qui est finalement la seule chose qui les réunit. On ne peut évidemment pas plaindre les "propriétaires", qui ont une vie bien plus confortable, mais la frontière est bien moins clairement dessinée que dans d'autres exemples historiques, retracés ou inventés, que l'on a pu voir au cinéma. La violence est de toute évidence extérieure, mais aussi intérieure.

Tiré de faits réels, ce long métrage a déjà fait polémique avant sa sortie en raison d'anciennes accusation de viol à l'encontre de Nate Parker, réalisateur, scénariste et premier rôle, qui ont resurgi bien malgré lui, mais qui n'ont finalement rien à voir avec l'histoire qui nous est contée. Dans tous les cas, ce film risque bien d'éteindre l'incendie, légitime ou non, démarré l'an dernier, sur le manque de personnalités afro-américaines nommées ou victorieuses aux Oscars. Le plus triste, finalement, ce n'est pas forcément ce qui arrive aux personnages, même si on ne peut s'empêcher d'être ému, c'est que l'on fait sans le vouloir un parallèle avec les Etats-Unis actuels, notamment avec le mouvement Black Lives Matter, qui ne devrait décemment plus avoir besoin d'exister de nos jours.

Comme évoqué plus haut, la religion était essentielle à la survie des esclaves. Ils disaient à qui voulait l'entendre que Dieu était leur seul véritable maître. On peut comprendre qu'ils aient eu besoin de s'accrocher à une force supérieure qui semblaient les guider, et on en arriverait presque à souhaiter que ce soit toujours le cas. Cela éviterait peut-être les jugements de chaque côté et les drames racistes qui perdurent en dépit d'une soi-disant évolution, comme si l'impact du passé n'était pas assez fort. Ce film existe justement pour recréer cet impact. Après tout, tout n'est jamais blanc ou noir dans la vie. Il y a aussi le rouge du sang, la seule couleur qui devrait suffire à nous rassembler, sans avoir besoin de le faire couler comme pour vérifier que nous sommes bien tous identiques malgré nos différences.

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