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Interview
Interview de Julie Zenatti
Paru le 24/01/2017 à 14:07

Julie Zenatti est une chanteuse à la croisée de différentes cultures, très attachée à ses racines nord-africaines qu'elle évoquait déjà à demi-mots dans son précédent opus, Blanc. Avec l'album Méditerranéennes, dont la sortie est prévue en mars prochain, elle s'est entourée de plusieurs artistes originaires des quatre coins du bassin méditerranéen pour chanter avec eux la richesse de la différence et la tolérance. Rencontre.

Méditerranéennes sera disponible en mars prochain. Peux-tu revenir sur la genèse de ce projet ? Est-ce une idée à toi ou à ta maison de disques, Capitol ?

L'idée est venue de moi et a germé dans mon esprit pendant un an et demi. J'ai d'abord commencé à travailler artistiquement sur le projet avec Franck Authier, qui avait déjà réalisé l'album Blanc, et lorsque l'on est parvenus à ressortir musicalement ce que j'avais envie de raconter, j'ai proposé le projet à Capitol. L'idée était d'ouvrir une porte, ou en tout cas de créer un pont avec des artistes talentueux, tous originaires des différents bords de la méditerranée. Les personnes avec qui je travaille sur cet album, dont Cécile Gabrié qui est l'auteur principal des adaptations des titres et toutes les chanteuses qui ont participé à ce projet, ont immédiatement répondu présentes à l'appel. Je n'ai eu besoin que d'une ou deux phrases et de quelques notes pour les convaincre.

La mode est actuellement aux albums de duos, avec un artiste "guest" différent sur chaque chanson ; est-ce également le cas sur Méditerranéennes ?

Non, car il n'y a pas que des duos sur cet album. Déjà, je ne chante pas sur tous les titres. Si je m'étais écoutée, j'aurais d'ailleurs surtout réalisé le projet et peu chanté mais comme je maquettais tous les titres, je finissais forcément par m'attacher à certaines chansons ! Ce que je voulais, c'était créer un groupe de chanteuses (Chimène Badi, Rose, Elisa Tovati, Nawel Ben Kraïem, Samira Brahmia, Cabra Casay et Sofia Essaïdi) que l'on retrouve tout au long de l'album, parfois de manière frontale pour des duos ou des trios, mais parfois simplement pour faire les chœurs sur un titre ou chanter une ou deux phrases par-ci par-là. L'idée était que tout le monde voyage un peu avec tout le monde.

Pourquoi "Méditerranéennes", pourquoi un album de femmes ?

Parce que je viens d'une culture où la femme a une importance particulière, d'une éducation très matriarcale que l'on retrouve d'ailleurs sur tous les bords de la méditerranée. Cet album est donc un hommage un peu masqué à la force de toutes ces femmes qui m'entourent et qui m'ont élevée. Et puis, de manière très utopique, je me dis que ce sont peut-être les femmes qui parviendront un jour à changer le monde !

On retrouvera tout de même trois hommes sur cet album : Enrico Macias, Slimane et Claudio Capéo…

Oui, parce que nous sommes tout de même très tolérantes et que lorsqu'un homme s'est présenté, on lui a ouvert la porte ! En fait, j'avais appelé Enrico Macias pour lui demander l'autorisation de reprendre "Adieu Mon Pays" et lorsque je lui ai présenté le projet, il m'a dit : « Moi aussi je veux chanter ! » Suite à ça, comme il y en avait déjà un, je me suis permis de demander à Slimane qui a tout de suite dit oui. Et puis Claudio Capéo, c'est notre sicilien quoi ! J'ai trouvé ça chouette qu'ils décident d'emboîter le pas de toutes ces femmes.

Les connaissais-tu déjà avant ou est-ce que ce sont leurs voix qui t'ont convaincue ?

Je les avais entendus chanter et j'ai eu un véritable coup de cœur pour leurs voix. Moi quand je ferme les yeux, j'aime qu'on me raconte une histoire. Et lorsque j'entends chanter Slimane et Claudio, j'ai l'impression qu'ils ont vécu 1000 vies… Il y a une rugosité et un côté rocailleux dans la voix de Claudio qui ne peuvent venir que de Sicile. Et la profondeur de Slimane est assez incroyable, surtout lorsque l'on est face à lui et qu'il se met à chanter. Il y a tout à la fois une générosité, une douceur et une rondeur, mais aussi une petite colère dans sa voix. C'est tellement méditerranéen !

Ne trouvera-t-on que des reprises sur Méditerranéennes, ou également quelques titres originaux ?

Ce sont des reprises, dont certains textes ont parfois été réadaptés. On trouvera par exemple une chanson grecque et une chanson algérienne réécrites en français. On a voulu pour cet album des chansons connues qui ont voyagé et qui racontent l'histoire de la méditerranée, même si on retrouvera aussi quelques chansons plus récentes.

Est-ce toi qui a choisi les reprises qui figureront sur l'album ?

On peut dire que j'ai choisi à peu près 99 % des chansons de l'album. Mais cela ne nous a pas empêchés de nous suggérer des choses les uns aux autres, et de voir au-delà des évidences pour aller chercher des choses plus personnelles. Par exemple, le titre "Mon Amie la Rose" était dans la liste initiale mais on ne l'avait finalement pas retenue. Et quand Slimane a rejoint le projet et qu'il m'a dit qu'il voulait faire cette chanson, je lui ai fait remarquer que le texte était plutôt féminin et qu'il allait être difficile d'en réécrire le texte ou de changer la langue, mais il m'a répondu que c'était justement ça qui l'intéressait. Il voulait se mettre dans la peau d'une femme pour rendre lui aussi hommage à sa mère et à ses sœurs, à toutes ces femmes qui l'entourent. C'est le cas aussi pour une chanson d'Idir, "Ssendu", chantée tout en kabyle par Chimène. Je lui en avait proposé une autre au départ, mais c'est celle-ci qui la touchait et le résultat est magnifique.

Outre le kabyle avec la chanson de Chimène Badi que tu viens d'évoquer, quelles autres langues pourra-t-on entendre sur Méditerranéennes ?

Du français bien sûr, mais aussi de l'arabe, de l'hébreu, de l'anglais, de l'italien et de l'espagnol. En revanche, nous n'avons pas gardé la langue originale de certains titres pour pouvoir raconter une histoire. J'avais aussi enregistré un titre en espéranto, que l'on n'a finalement par retenu faute de place. Mais je pense que l'album aurait pu s'appeler ainsi, Espéranto. C'est un mélange de plusieurs langues que des commerçants utilisaient pour dialoguer ensemble. Car avant d'être juifs ou musulmans, il s'agissait de personnes qui faisaient affaire ensemble et qui avaient besoin de se comprendre. Je trouve ça génial !

Autant de langues et de cultures sur un seul album, est-ce que cela n'a pas été parfois compliqué à gérer ?

Pour l'anecdote, Nawel Ben Kraïem et Samira Brahmia, que l'on retrouve sur plusieurs titres de l'album, ne parlent pas le même arabe. Et lorsqu'il fallait adapter certains textes, elles se disputaient car elles n'étaient pas d'accord ! Cela pouvait durer des heures, c'était assez drôle. De manière générale, pendant l'enregistrement de cet album, j'ai vu des femmes débattre sans cesse, ne pas être d'accord mais essayer de se comprendre les unes les autres car elles sont toutes curieuses de l'autre et toujours dans l'échange. L'énergie de toutes ces nanas est géniale ; ce ne sont pas des taiseuses. Elles ne sont pas là pour faire un disque et passer à la télé, mais parce qu'elles ont l'impression d'avoir un message à délivrer et que peut-être cela pourra faire changer les choses…

Cet album va donc brasser différentes cultures et pays. As-tu toi aussi voyagé aux quatre coins du bassin méditerranéen pour l'enregistrer ?

J'adorerais pouvoir raconter cette histoire, mais non, malheureusement ! Notre petite blague avec Franck (Authier, ndlr), c'était de dire que l'on était la méditerranée de la rue du Sentier, où l'on a enregistré l'album ! Mais on a eu la chance que des musiciens marocains ou encore algériens viennent à nous, de même que toutes ces chanteuses venues avec tout leur soleil !

Tes précédents albums, et notamment Blanc, avaient une sonorité plutôt personnelle et organique. Celui-ci sera-t-il dans la même mouvance ?

Oui. J'ai simplement apporté un peu d'Orient grâce au son de divers instruments qui ont voyagé dans le bassin méditerranéen. Cela va du oud au violon plus ou moins yiddish, en passant par de la guitare flamenco ou encore des percussions un peu tribales. Le résultat, c'est une enveloppe plutôt pop mais avec des sonorités qui font voyager. Certaines des mélodies ayant été composées dans les années 1800, cela implique aussi une certaine mélancolie sur certains titres.

Parlons du premier single sorti en novembre dernier, "Zina", que tu interprètes en duo avec Chimène Badi : qu'évoque cette chanson pour toi, et pourquoi avoir choisi d'exploiter ce titre-là en premier lieu ?

La mélodie de cette chanson, qui est une reprise du groupe algérien Babylone, m'a immédiatement touchée. J'ai tout de suite aimé ce côté très solaire et à la fois mélancolique qui s'en dégage. J'avais l'impression de connaître ce titre depuis déjà très longtemps la première fois que je l'ai entendu… Il a un côté très fédérateur. Chimène a aussi eu un coup de cœur pour cette chanson, et il était évident pour nous de l’interpréter ensemble.

Tu as récemment tourné le clip de cette chanson dans une école primaire de la banlieue parisienne, pourquoi ?

Parce que l'école est un endroit où il n'y a pas de couleur, pas de religion, même pas de sexe d'ailleurs. Tu y es protégé par trois mots tous simples : liberté, égalité, fraternité… C'est un endroit où tout est possible, et c'est d'ailleurs ce que dit cette chanson : tout est possible, parce qu'à un moment donné tout a été possible. Et je veux croire que tout est encore possible…

Était-ce important pour toi de délivrer ce message en ce moment, dans le contexte social et politique actuel, ou est-ce le hasard du calendrier ?

C'est le hasard de la vie. Lorsque j'ai commencé à travailler sur projet il y a un an et demi, je ne savais pas combien de temps cela prendrait. Pour être honnête, j'avais à cœur de le faire mais je ne pensais pas que quelqu'un sortirait le projet… Des choses importantes y sont dites, et je ne pensais pas pouvoir arriver au bout. Je pensais qu'on me dirait non, et que les chanteuses me diraient non.

Justement, as-tu essuyé des refus ?

Oui, quelques-uns mais pas tant que ça. L'argument qui m'était donné à chaque fois était le manque de temps… Mais je n'en veux pas du tout à ces personnes, je comprends parfaitement qu'à un moment donné on puisse être dépassé par ce que raconte un projet, ou que cette histoire de "on s'aime tous les uns les autres" puisse paraître béni-oui-oui aux yeux de certains. Mais ce n'est pas ce que dit ce projet. Cet album dit que l'on n'est pas obligé d'être tous d'accord, voire de tous s'aimer. Mais en tout cas ici, chez nous en France, on doit se respecter.

Tu avais commencé à évoquer tes racines nord-africaines sur ton précédent album, Blanc, avec le titre "D'où je viens". Pourquoi ressens-tu le besoin d'en parler maintenant ? Est-ce le fait d'être maman qui t'as donné envie de raconter ton histoire à ta fille ?

Oui, complètement. D'ailleurs, "D'où je viens", c'est sa chanson préférée ! La naissance de ma fille il y a six ans a déclenché des choses en moi. Il arrive toujours un moment dans sa vie où on se donne de l'épaisseur, et un autre moment où on va chercher ce qui nous rend plus épais et consistant. Notre héritage, notre histoire, c'est ce qui nous rend unique quelque part. "D'où je viens", je l'avais un peu détournée avec le clip mais je pense que tout le monde a compris ce que je voulais raconter, ou tout du moins de quel endroit je parlais.

Une tournée sera-t-elle prévue pour promouvoir l'album ? Si oui, quelle configuration sera choisie étant donné qu'il s'agit d'un projet multi-artistes ?

On aimerait effectivement faire une tournée, où l'on essayera de réunir un maximum d'artistes présents sur l'album. Cela dépendra des dates. Et en dehors de cela, chacun pourra faire vivre l'album de son côté. Par exemple, je suis fière de voir que Slimane reprend déjà "Mon Amie la Rose" sur scène.

Un mot de la fin pour les lecteurs de Pôle Culture ?

On vient tous de quelque part…

En attendant la sortie de son album courant 2017, vous pouvez écouter le single "Zina" en duo avec Chimène Badi, et la suivre sur Twitter et Facebook.

Pour en savoir plus sur Julie Zenatti :

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